Il y a des mots que l’on prononce facilement. Le conflit. L’échec. Le stress. Et puis il y a ceux qui se coincent dans la gorge. La honte fait partie de ceux-là. Si l’on demandait à un groupe : « Qu’est-ce que le conflit pour vous ? », les réponses viendraient. Mais si l’on posait : « Quelle est votre dernière expérience de honte ? », le silence s’installerait probablement. Parce que la honte ne se raconte pas facilement. Elle se vit. Elle se ressent. Elle se cache. Elle touche à quelque chose de plus profond que nos actes. Elle touche à ce que nous sommes.

La honte : une émotion à part: Ni culpabilité, ni pudeur

La honte est souvent confondue avec la culpabilité. Pourtant, elles n’ont rien à voir. La culpabilité dit : « J’ai fait quelque chose de mal ». La honte dit : « Je suis quelque chose de mal ». C’est toute la différence. La culpabilité porte sur un acte. La honte porte sur l’identité. Elle envahit l’ensemble de l’être. Elle ne laisse pas de zone intacte. Elle ne se justifie pas. Elle ne se défend pas. Elle se vit, souvent en silence.

Une émotion qui isole

La honte enferme. Elle nous pousse à nous cacher, à nous taire, à disparaître du regard des autres. Car au cœur de la honte, il y a une peur fondamentale : être vu et rejeté. C’est une émotion sociale. Elle n’existe pas seule. Elle naît dans le regard réel ou imaginé de l’autre.

« Je me vois être vu » : la mécanique de la honte. Le regard de l’autre

Comme le disait Jean-Paul Sartre : « La honte naît sous le regard d’autrui » Ce n’est pas l’acte en lui-même qui crée la honte. C’est le fait d’être vu dans cet acte. Seul, tout va bien. Observé, tout change. La honte surgit quand je me vois à travers les yeux de l’autre.

Quand la honte devient une histoire. Annie Ernaux : la honte comme effraction

Annie Ernaux raconte un moment fondateur : à 12 ans, elle assiste à une scène de violence extrême entre ses parents. Elle n’a rien fait. Elle est seulement témoin. Et pourtant, la honte s’installe.

Pourquoi ? Parce qu’elle a vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Parce que cette scène n’aurait pas dû exister. Il lui faudra des décennies pour mettre des mots dessus.

La honte n’est pas toujours liée à ce que l’on fait. Elle peut naître de ce que l’on voit.

La honte transmise

Avec Adèle Yon, une autre dimension apparaît : la honte peut traverser les générations. Des histoires familiales tues, des secrets, des maladies, des silences, etc. Tout cela peut peser sur ceux qui viennent après.

La honte ne commence pas toujours avec nous mais elle peut vivre en nous

Quand la honte devient insupportable

L’histoire de Jean-Claude Romand, racontée par Emmanuel Carrère, en est une illustration extrême. Un homme construit toute sa vie sur un mensonge. Lorsque la vérité menace d’être révélée…il tue. Pourquoi ? Parce que le regard de l’autre devient insupportable. Parce qu’être vu dans la honte devient impossible à supporter.

La honte : une émotion politique. Qui doit avoir honte ?

La honte n’est pas seulement individuelle.Elle peut être collective. Quand quelqu’un vit dans la rue, qui doit avoir honte ?  La personne qui mendie ? Ou la société qui l’a laissée tomber ? Cette question renverse tout.

La honte comme levier

Des figures comme Greta Thunberg utilisent la honte autrement : non pas pour se replier mais pour interpeller: « Comment osez-vous ? »

La honte devient alors un outil politique. Un appel à responsabilité.

Une émotion instrumentalisée

La honte peut aussi être utilisée pour maintenir les gens à leur place : pauvreté / domination / violences/ exclusions. Elle devient un outil de contrôle social. Un frein à l’émancipation.

Sortir de la honte et faire avec

Comme le dit Virginie Despentes :  la honte nous défigure et nous constitue. On ne l’efface pas. On ne la supprime pas. On apprend à vivre avec.

Le rôle du collectif

La honte isole. Le collectif répare. C’est dans la rencontre avec un autre regard — bienveillant — que quelque chose peut bouger. Je ne peux pas sortir seul de ma honte J’ai besoin d’un « nous » Comme le suggère Friedrich Nietzsche :  la liberté commence quand on n’a plus honte de soi-même. Et cela passe souvent par le regard des autres.

Restaurer l’estime

Selon Serge Tisseron, il s’agit de : nommer la honte / retrouver les émotions bloquées (colère, tristesse)/ faire communauté

Car la honte bloque ces émotions fondamentales. Elle fige. Et c’est en les réactivant que le mouvement revient.

De la honte à la révolte. Une énergie possible

Pour Frédéric Gros (reprenant Karl Marx), la honte peut devenir un moteur. Un point de bascule vers l’action.

Camus : de la honte au « nous »

Albert Camus raconte avoir eu honte de sa mère puis honte d’avoir eu honte. Et il écrit : « Je me révolte, donc nous sommes » C’est peut-être là que tout se joue : passer du « je honteux » au « nous vivant »

Conclusion

La honte est une émotion profonde, intime, souvent silencieuse. Elle nous enferme. Elle nous traverse. Elle nous définit parfois. Elle peut aussi : nous relier, nous réveiller, nous transformer. À condition de ne pas rester seul avec elle. La honte peut aussi devenir un pont vers l’autre.

Et maintenant ?

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La-Honte-Vinciane Hubrecht by fabien.salliou