Ce courage discret du “moi aussi, je te rejoins”: avant la foule, le premier suiveur, ce leader oublié
Sans suiveur, pas de de leader. Le leadership ne commence pas seulement par celui qui ose initier mais par celui qui ose suivre avant les autres. On célèbre facilement les initiateurs, les pionniers, les “visionnaires”. Et on oublie d’honorer une figure essentielle du changement : le premier suiveur. Celui qui regarde une idée étrange, fragile, encore maladroite et qui ose dire : « Moi aussi, et je te rejoins » Sans ce premier geste d’adhésion, beaucoup d’élans meurent dans le silence. Une personne seule paraît excentrique. Deux personnes créent déjà une possibilité. Trois personnes esquissent un mouvement. Gardez cette idée en tête: c’est le courage qui finit par créer la foule. Un courage contagieux…
Les évidences de demain sont souvent les folies d’aujourd’hui.
Les leaders ouvrent une brèche. Les premiers suiveurs empêchent qu’elle se referme.
Dans les organisations, et aussi dans les familles, dans les équipes, dans les associations, dans les mouvements citoyens, il y a souvent (ou toujours) quelqu’un qui paraît un peu étrange. Quelqu’un qui parle autrement. Qui voit autrement. Qui agit autrement. Quelqu’un qui pose une question différente. Qui essaye une autre posture. Qui ose ralentir. Qui refuse certaines violences ordinaires devenues “normales”. Qui tente de remettre de l’humain là où tout devient procédure.
Au départ, cette personne dérange plus qu’elle ne rassure. Elle casse les habitudes. Elle déplace les évidences. Elle expose une possibilité que le groupe n’est pas encore prêt à regarder. Elle trouble. Alors le groupe se défend. On sourit poliment. On minimise. On ironise. On met de côté. On la “range” dans le placard. On la met aux oubliettes.
Et comme l’écrivait Arthur Schopenhauer :
« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. »
Le problème ? Entre le ridicule et l’évidence, il y a une zone de silence. Un instant suspendu où tout peut encore mourir. Où une idée juste peut disparaître simplement parce que personne n’a osé lever la main.
Les grands tournants collectifs commencent souvent par un simple : “Tu sais quoi ? Je pense pareil.”
Attendre que tout le monde applaudisse avant de soutenir, ou soutenir ce en quoi on croit
Sans une deuxième personne qui ose manifester ce courage discret de suivre, pléthore de changements meurent avant même d’exister.
Les groupes ne changent pas quand tout le monde est convaincu. Ils changent quand quelques-uns osent déjà avancer.
C’est un fait social : un groupe, quelqu’il soit, se protège et se préserve. Il observe avant de bouger. Il attend un signal implicite : Est-ce acceptable de rejoindre cette personne ? Même si l’envie est présente, peu de gens osent faire le premier pas: Que va-t-on penser de moi ? Comment va se comporter mon groupe si j’y vais ? Serai-je banni ?
Le point de bascule, ce n’est presque jamais le leader. C’est le premier suiveur.
Peur du rejet, peur du regard, rejoindre une idée avant qu’elle soit populaire: par conviction
Le premier suiveur, c’est donc celui qui change la dynamique, c’est celui qui n’attend pas que tout le monde applaudit avant de soutenir, c’est celui prend le risque social d’assumer publiquement une autre voie. Insistons sur ce fait: beaucoup de transformations ne manquent pas d’idées, elles manquent de relais. Elles manquent de personnes capables de reconnaître une intuition naissante avant qu’elle ne soit validée par la majorité.
Chercheur en sciences sociales, Damon Centola a démontré qu’une minorité engagée pouvait suffire à transformer les normes d’un groupe. En effet, quelques personnes qui assument ensemble une autre manière de faire, une autre manière de voir deviennent de facto un point de bascule. Dans un groupe de 100 personnes, il n’est ainsi pas besoin d’être 51%, une majorité qualifié, mais seulement 25%
« Je te rejoins », trois mots qui peuvent changer la trajectoire d’une idée. Les mouvements naissent quand quelqu’un cesse de regarder et commence à rejoindre.
Un système tient rarement par adhésion profonde. Il tient surtout parce que trop de personnes regardent sans bouger.
Après coup, tout le monde aime les pionniers. Dans l’instant présent, ces pionniers ou héros sont rarement qualifiés comme tel, et les vocables plus adéquats sur le moment sont: fous solitaires, moutons noirs, personae non grata, idéalistes qui paraissent “trop”. Trop sensible. Trop ambitieuse. Trop naïve. Trop différente. Trop (et à vous de compléter le blanc)
Ce sont des personnes seules, excluent, mises au bord de la société. Ce qu’il leur manque pour changer les choses, ce n’est pas plus de talent, plus de certitudes, ou plus de pouvoir. C’est simplement quelqu’un qui ose s’avancer et dire :« Je te rejoins. »
Sources:
- Experimental evidence for tipping points in social convention, publiée dans la revue Science en 2018,https://www.science.org/doi/10.1126/science.aas8827
- How to start a movement, TED talks, Derek Sivers, février 2010: https://www.ted.com/talks/derek_sivers_how_to_start_a_movement : Derek Sivers analyse ici une vidéo montrant un homme dansant seul lors d’un festival. Selon lui, le moment clé n’est pas l’apparition du “leader”,c’est l’arrivée du premier suiveur, celui qui transforme une initiative isolée en mouvement collectif. Il montre que le leadership ne repose pas uniquement sur celui qui ose commencer, mais aussi sur celles et ceux qui osent rejoindre publiquement une idée encore marginale.




















