Insidieuse et radicale, la silencieuse Honte ne reste pas en surface. Elle se loge silencieusement au plus profond de notre identité, de notre être. Elle touche à l’intime, non pas à ce que nous faisons, mais à ce que nous sommes. Et pour la traverser, le « je » ne suffit pas : il faut un « nous ». Car si la honte enferme, le collectif, lui, peut ouvrir.

Petit rappel: la honte n’est pas la culpabilité

La honte n’est pas la culpabilité. Alors que la culpabilité dit : « j’ai fait quelque chose de mal, », la honte dit : « je suis quelque chose de mal. » Elle ne juge ou ne condamne pas un acte, elle ébranle l’être dans son entier. La honte naît dans le regard de l’autre : c’est parce que je me vois être vu·e que j’ai honte. Le corps le sait avant les mots ; on rougit, on se ratatine, on voudrait disparaître. La peau dit ce que l’on voulait tenir caché.

La forteresse sans pont-levis La honte agit comme une forteresse intérieure: un espace clos, sans passage, sans ouverture.

La honte naît et se transforme dans le regard de l’autre. A condition que ce soit un regard qui n’enferme pas, qui n’étiquette pas, qui ne juge pas, qui ne fige pas. Mais un regard qui permet à l’autre de se rencontrer autrement.

Dans Le Premier Homme, Albert Camus écrit cette phrase lumineuse : « La pauvreté est une forteresse sans pont-levis. »

Que ce soit la honte, la pauvreté, le secret ; comme une forteresse sans pont-levis, on se retrouve enfermé dans quelque chose sans chemin évident pour en sortir. Rien ne s’ouvre. Rien ne s’abaisse. Pas d’issue visible. Et on tourne en rond dans ses propres murs.

Et à Camus d’écrire dans L’Homme révolté : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Et c’est là que quelque chose bascule. Le passage du « je » au « nous » devient une possibilité. Dans ce renversement magnifique, Camus dit : c’est dans la révolte, et dans le nous qu’elle convoque, que l’existence devient possible. Le collectif est la réponse à la forteresse. Il est le pont-levis qui s’abaisse.

Sans collectif, pas de libération: du “je” enfermé au “nous” libérateur

Sortir seul·e de sa honte, c’est se donner les moins bonnes chances d’y arriver. Ce n’est pas un jugement, c’est un constat, répété par toutes celles et tous ceux qui en ont fait l’expérience. Le collectif permet aussi quelque chose que la honte interdit : laisser de la place aux autres émotions. La tristesse. La colère. L’angoisse. Ces émotions que la honte étouffe dès leur naissance. Le collectif dit : il y a de la place pour ça. Il y a de la place pour toi.

La honte isole. Le collectif rouvre. La honte m’enferme dans ma forteresse. Le collectif abaisse le pont-levis. Non pas pour effacer ce qui s’est passé. Non pas pour nuancer la douleur. Mais pour faire coexister deux parts : la honte de ce qui m’est arrivé, et la possibilité de continuer à exister autrement.

Le « nous » qui soutient le « je »

Quand une personne est prise dans la honte, le « je » vacille. Il doute. Il tremble. Il peine à exister. Et c’est là que le collectif intervient. Non pas pour nier l’expérience, mais pour la soutenir.

« Nous existons, nous survivons » (Maxime Rovere)

Cette phrase change tout. Elle ne supprime pas la honte. Elle ne l’efface pas. Elle permet de ne plus la porter seul.
Comme l’écrit Virginie Despentes : « Liquider l’événement, l’épuiser, impossible, il est fondateur de qui je suis. C’est en même temps ce qui me défigure et ce qui me constitue. » La honte n’est pas à éradiquer. Elle est à habiter autrement.

Ma responsabilité: qui je suis moi dans le collectif ?

Le collectif est fait de gens concrets, de présences réelles, de regards qui accueillent ou qui blessent. Et la question qui reste, une fois qu’on a compris le rôle libérateur du collectif, c’est celle-là : Qui je suis moi dans ce collectif ?

Suis-je celui qui détourne le regard ? Suis-je celui qui juge ? Suis-je celui qui renforce la honte parfois sans le vouloir ?
Ou suis-je : celui qui voit sans enfermer / celui qui accueille sans réduire / celui qui écoute sans corriger / celui qui permet à l’autre de rester debout / celui qui, par sa présence, rend possible un passage

La question n’est sans doute pas seulement : comment sortir de la honte ? Elle est : Comment devenir, pour l’autre, un pont-levis ?

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